Mali, épicentre de la croisade militaire française

Le 5 juin 2020, lors d’une manifestation à Bamako, naissait au Mali le Mouvement du 5 juin du Rassemblement des Forces Patriotiques (M5RFP), une coalition, « pacifiste », d’organisations opposées à Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Ce mouvement critique la situation économique, sociale et politique du pays et demande la démission sans condition du Président malien. Le M5RFP stigmatise fortement « la France » qu’elle accuse de pillage des ressources au Nord du pays (uranium exploité par Areva) et de complicité avec les terroristes. La « guerre contre le terrorisme » que le gouvernement français mène depuis 2013 dans le Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) est fustigée, d’autant qu’il s’oppose par IBK interposé à toute forme de négociation avec les chefs islamistes locaux[1].

Selon le M5RFP, les djihadistes locaux, isolés du mouvement international, recrutent essentiellement chez les jeunes pauvres de la région, attirés par l’appât du gain (vols, trafics) et mobilisés contre le pouvoir politique malien et « ses complices » (France, ONU) qui envoie ses troupes et milices pour discriminer – crimes, exécutions sommaires et massacres collectifs se chiffrent en centaines de morts[2]– la minorité touarègue ou peule dont ils font partie. Ils considèrent « la France » coupable de « colonialisme » d’autant que l’armée française a commis des dégâts – destruction de logements, blessures et homicides des populations locales – dont elle a laissé les autorités maliennes en charge de réparer ou d’indemniser, ce qui n’a pas eu lieu[3]. Le M5RFP préférerait négocier ce qui permettrait de mettre l’ensemble de ces inégalités et dysfonctionnements à plat.

Le 11 juillet 2020, soit un mois plus tard, une nouvelle manifestation à Bamako est violemment réprimée par les autorités, faisant onze morts et 124 blessés[4]. La coupe du M5RFP avait déjà débordée en raison de la corruption endémique et de la gestion approximative de la crise sanitaire liée au Covid-19[5], elle s’est renversée après les législatives à l’annonce de l’accord donné par la Cour constitutionnelle d’attribuer plus de sièges que prévu à des députés proches du parti présidentiel, le Rassemblement pour le Mali (RPM).

Quoiqu’on pense des composantes de ce mouvement plutôt hétéroclite et des accusations qu’il porte contre IBK et « la France », le silence des médias français et les décisions prise au plus haut niveau sur le territoire français viennent étayer ses allégations, voire élargissent le champ des réels enjeux de la présence française sur le territoire malien.

Quelques jours après cette dernière manifestation, le 22 juillet 2020, une mission d’information de l’Assemblée nationale française sur les systèmes d’armes létaux autonomes (SALA) rendaient ses conclusions et recommandations[6]. On peut lire dans le texte que « en aucun cas la décision de tir ne pourrait être confiée à un système autonome ». Pas question de « Terminator », peut-on lire : le tir est et sera toujours déclenché par un militaire même si la conception de ces armes est « technologiquement envisageable ». L’intention se veut éthique.

Entre les lignes, on comprend que ces robots (« tueurs ») ou drones aériens, marins ou terrestres armés – le gouvernement a autorisé leur armement en 2017[7]– sont reconnus comme d’ores-et-déjà utilisés sur les lieux de conflits où la France est présente. Le Mali en fait partie avec l’opération Barkhane soutenue par la Minusma de l’ONU depuis 2014 qui a suivi les opérations Serval et Épervier, pour laquelle l’armée française est largement déployée. Dans le milieu militaire, il est reconnu que ces armes autonomes très équipées (caméras longue portée, micros, pistolets automatiques) peuvent attaquer des cibles en l’absence de toute intervention humaine, le but avoué étant de sortir le soldat du champ immédiat de confrontation, d’éviter les pertes humaines parmi les militaires et de limiter le coût des opérations[8].

Les enjeux stratégique, technologique et financier sont de taille : « Il nous faut aussi veiller à mieux accompagner le développement de pépites nationales du secteur de la robotique qui font l’objet d’appétit vorace de la part de nos compétiteurs », peut-on encore lire dans le rapport. Le gouvernement français essaie de gagner du terrain sur ses collègues états-uniens, chinois et russes qui le précèdent dans le classement des ventes d’armes dans le monde. Il entend en particulier réduire sa dépendance aux moyens américains et, selon les propres termes des députés auteurs du rapport, investir dans des secteurs tels que les « systèmes de collecte et de traitement de données et la modélisation et l’évolution des algorithmes d’apprentissage ». Autrement dit, l’intelligence artificielle. En décembre 2019, l’Agence d’innovation de la défense (AID) créée par le Président Macron avait d’ores-et-déjà privilégié l’achat de robots militaires terrestres Probot de la société israélienne Roboteam pour un million d’euros, un pied de nez aux industries nord-américaines[9].

Macron continue son travail d’enrichissement du complexe militaro-industriel (CMI), de militarisation de la sociétéet sa banalisation. La priorité est donnée à la répression plutôt qu’à la négociation et au dialogue, à la conquête plutôt qu’aux alliances, à la domination de l’Occident sur les pays de la périphérie, au pillage des ressources, au contrôle des populations civiles, aux inégalités sociales et économiques, à la division sexuelle du travail, autant de caractéristiques du système militaro-industriel que Andrée Michel avait décrites il y a trente ans, en 1991[10].

Joelle Palmieri
29 juillet 2020

 

 

 

 

[1]Moussa Bolly, « Paris interdit à Bamako de négocier avec Iyad »Maliactu.net, 14 avril 2017.

[2]Ministère français de la Défense, « Les drones armés désormais opérationnels au sein de nos forces », DICoD, 19 décembre 2019, https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/les-drones-armes-desormais-operationnels-au-sein-de-nos-forces ;Corinne Dufka, « Sahel : Les atrocités commises par des militaires favorisent le recrutement par les groupes armés »Le Monde, 29 juin 2020 ; Human Rights Watch, « Les atrocités commises au Burkina Faso au nom de la sécurité risquent de grossir les rangs des terroristes », 12 juin 2019; Rapport HRW sur les « atrocités commises contre des civils dans le centre du Mali », février 2020 ; « La Minusma accuse l’armée malienne d’avoir perpétré 101 exécutions extrajudiciaires »Malijet.com, 4 mai 2020.

[3]Justine Brabant, « Victimes collatérales de l’armée française: au Mali, la grande hypocrisie », Médiapart, 13 juillet 2020, https://www.mediapart.fr/journal/international/130720/victimes-collaterales-de-l-armee-francaise-au-mali-la-grande-hypocrisie.

[4]Matteo Maillard, « Onze morts et plus de cent blessés au Mali dans des manifestations contre le pouvoir »,Le Monde, 13 juillet 2020, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/07/13/au-mali-le-pouvoir-face-a-l-extension-de-la-contestation_6046061_3212.html.

[5]À noter que cette gestion de l’épidémie frappe davantage les femmes qui n’ont plus accès aux centres de planning familial et aux contraceptifs. Equilibres et populations, « Droits et santé des femmes à l’épreuve du Covid-19 – Témoignages et perspectives féministes de la société civile ouest-africaine », juillet 2020, http://equipop.org/wp-content/uploads/2020/07/Rapport-Enquete-Covid19.pdf?fbclid=IwAR3TTqifQKyXcVCna0pxk4gM9AUzisZFH0LXG9r8NFSTzAbwUu7ub8z2M94.

[6]Claude de Ganay et Fabien Gouttefarde, « Mission d’information sur les systèmes d’armes létaux autonomes », Assemblée nationale, 23 juillet 2020, http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/dossiers/alt/mi_systemes_armes_letaux.

[7]Nathalie Guibert, « La France arme ses drones acquis aux Etats-Unis »,Le Monde, 6 septembre 2017, https://www.lemonde.fr/international/article/2017/09/06/la-france-arme-ses-drones-acquis-aux-etats-unis_5181673_3210.html#xtor=AL-32280270 ; Philippe Chapleau, « Les drones militaires français Reaper ont effectué leurs premiers tirs au Sahel », Ouest-France,19 décembre 2019,https://www.ouest-france.fr/monde/niger/les-drones-militaires-francais-reaper-ont-effectue-leurs-premiers-tirs-au-sahel-6662301.

[8]Bérengère Margaritelli, « Les « robots tueurs », qu’est-ce que c’est ? »,La Croix, 24 août 2017, https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/robots-tueurs-quest-cest-2017-08-24-1200871784.

[9]Vincent Lamigeon, « Robots militaires: l’étrange commande israélienne de l’armée française », Challenges, 16 décembre 2019, https://www.challenges.fr/entreprise/defense/robots-militaires-l-etrange-commande-israelienne-de-l-armee-francaise_689739.

[10]Andrée Michel, « Le complexe militaro-industriel, la guerre du Golfe et la démocratie en France », L’Homme et la société, N° 99-100, Femmes et sociétés, 1991, pp. 197-212.

Comments
One Response to “Mali, épicentre de la croisade militaire française”
Trackbacks
Check out what others are saying...


Répondre à Mali, épicentre de la croisade militaire française | Entre les lignes entre les mots Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :