Covid-19 : 4B versus 4H

Vous souvenez-vous des 4H pendant les années sida ? 4H pour « Homosexuels, Hémophiles, Héroïnomanes, Haïtiens », car il était estimé que la maladie se transmettait par les gays ou les seringues et que les immigrés haïtiens aux États-Unis étaient les plus touchés, Haïti étant l’épicentre du virus. À partir des années 1980 et pendant quinze ans, on craint de serrer la main des malades, de partager un verre avec eux, y compris de la part des professionnels de santé. Les conservateurs américains considèrent que « la maladie a été créée par Dieu afin de punir les populations décadentes : homosexuels, drogués mais aussi populations noires »[1]. Partout dans le monde, des négationnistes – militants, journalistes, scientifiques, responsables politiques – soutiennent qu’il n’existe pas de lien de cause à effet entre le VIH et le sida. Leurs discours et actions, fortement emprunts d’homophobie ou de racisme, détournent les méthodes scientifiques, provoquent des diagnostics inexacts, une peur collective, des traitements toxiques et un gaspillage des fonds publics. On sait depuis que leurs déclarations, pratiques et croyances étaient erronées et que leurs peurs étaient infondées : en 40 ans, le sida a fait 32,7 millions de morts, dont plus des deux-tiers en Afrique ; en 2019, 38 millions de personnes vivaient avec le VIH/Sida dans le monde, dont la moitié de femmes[2].

La prise en charge et la reconnaissance politique du sida sera très lente, le déni de la maladie lié au rejet du virus persistant, le mépris des malades résistant. Il faudra l’arrivée de la trithérapie et une très longue campagne de prévention auprès du grand public pour chasser les stigmatisations, mettre à jours certaines cultures – le recours à des préservatifs est perçu comme une pratique peu « virile » car l’éjaculation à l’intérieur du vagin est essentielle dans la relation sexuelle ; il ouvre une porte vers l’infidélité ; il doit être décidé par les hommes et non par les femmes ; il amoindrit la sensibilité (des hommes) ce qui provoque un inconfort lors des rapports sexuels… – et pour ancrer des habitudes préventives : usage des préservatifs pour tous et port de gants dans le milieu médical, mise en place de lieux de distribution gratuite de seringues et de préservatifs.

Aujourd’hui, en raison du COVID-19, la rentrée associative et individuelle, qu’elle touche la culture, le sport, l’éducation, le bien-être ou le travail, semble difficile pour une majorité de la population européenne. On observe un trouble existentiel chez de nombreuses personnes, perdues, dépassées par les « protocoles » étatiques très éloignés de la réalité quotidienne (contradiction entre limitation du nombre de personnes admises à se regrouper à l’intérieur d’une salle et autorisation de grands rassemblements publics, délimitation de zones dans les villes ou dans certains départements avec port du masque obligatoire alors que les mouvements de population notamment entre familles continuent, tergiversations gouvernementales concernant ce port du masque et répression associée…), ignorantes de la maladie et des malades, en attente d’explications et de décisions politiques simples et cohérentes, incapables d’action, hormis se rallier aux thèses dites « complotistes ».

Qui de ces derniers rebelles a déjà manifesté contre les violences policières ou conjugales par exemple, ou contre l’atteinte aux droits du travail (moins lieu d’aliénation que potentiel lieu d’émancipation notamment pour les femmes ou les pauvres ou les racisés ou les trois à la fois), ou pour l’avortement, ou pour le droit d’asile, autant de luttes en faveur des libertés ? Qui d’entre eux se réclament des thèses et actions des libertaires pour étayer leurs refus du port du masque en tant « qu’atteinte à la liberté » ? Ne sont-ils pas simplement hostiles à toute transformation sociale ?

Le flou est général car un changement de comportement est requis. Le sida nous aura montré que cette étape est la plus difficile et risque à tout moment d’être remise en cause (exemple des jeunes générations qui négligent aujourd’hui le port du préservatif). Les négationnistes contemporains, études scientifiques et statistiques à l’appui, comparent les taux de mortalité (cancers, maladies cardio-vasculaires, accidents de la route, meurtres… et pour les fascistes avortements alors que le fœtus n’est pas un être humain), sans différencier les méthodes de calcul ou les dates des chiffres et sans prendre en compte les morts collatéraux du virus(liés au ralentissement de la prise en charge des maladies chroniques, à l’augmentation des troubles psychiatriques et des violences domestiques, à la recrudescence du nombre de SDF…), dans le but de minimiser les impacts de l’épidémie, de justifier leur refus de porter un masque ou de se faire dépister et pour certains de vendre leur propagande ou leur camelote. En fait, cette manœuvre s’inscrit dans un imaginaire historique solide, lié à des identités culturelles et sexuelles précises.

Moins que la privation de libertés ou la gêne et les peurs liés à son port (insupportable, néfaste car « fait avaler son propre CO2 »), le masque (en tissu ou synthétique) cache un masque plus réel : le visage qu’on donne à voir aux autres. Il cache la face (le nez est un organe phallique, la bouche une zone sexualisée, d’où la crainte d’être « dévirilisé »), révèle la personnalité privée et dissimule la façade sociale[3], met à nu, détrône les interprétations et dévoile ce qui n’est plus donné à voir mais l’authenticité et la profondeur[4], sans faux-semblant, sans rejet de la réalité[5], avec ses croyances et ses peurs, dont la peur de mourir, avec son mal-être social et politique. Le rejet du port du masque et le déni de ses conséquences sur les autres représente alors bel et bien une fuite, emprunte de codes et de normes dictés par des hiérarchies sociales produites en Occident entre les genres.

Au final et par goût du plagiat, on pourrait utiliser l’acronyme 4B pour qualifier les pourfendeurs tout autant que les décideurs des politiques sanitaires liées au Covid : bavards, brouillons, brutaux, bravaches.

Joelle Palmieri
31 août 2020

 

[1]Fabien Randrianarisoa, « La maladie des 4H ? », maze,6 septembre 2014, https://maze.fr/2014/09/le-cancer-des-gays/.

[2]OnuSida, « Fiche d’information 2020 — Dernières statistiques sur l’état de l’épidémie de sida », https://www.unaids.org/fr/resources/fact-sheet.

[3]Carl Gustav Jung, « The Archetypes and the Collective Unconscious », Vol. 9. Part 1, ed. Princeton University Press, 1968.

[4]Frederick Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Hachette Livre, 2004.

[5]Gaston Bachelard, Le droit de rêver, PUF, 2007.

Comments
3 Responses to “Covid-19 : 4B versus 4H”
Trackbacks
Check out what others are saying...
  1. […] idéologique, marque du totalitarisme, inhibe l’élaboration d’une pensée commune. Le négationnisme en use à […]

  2. […] idéologique, marque du totalitarisme, inhibe l’élaboration d’une pensée commune. Le négationnisme en use à […]



Répondre à Covid-19 : boulevard des indifférents | Entre les lignes entre les mots Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :