Covid-19 : boulevard des indifférents

En ces temps de pandémie, certains messages politiques, scientifiques, médiatiques, populaires poussent à se demander « où trouver la vérité ? », « quelle est-elle ? », « comment faire la différence entre le vrai et le faux, la vérité et le mensonge ? », « comment faire la part des choses ? », « comment savoir ? ». Grâce au fabuleux texte de Jean Cocteau sur la poésie, on pourrait s’amuser à imaginer que chacun d’entre nous est « un mensonge qui dit toujours la vérité »[1]. Pourtant certains se détachent de cette allégorie et pensent « qu’on ment à la population pour restreindre ses libertés ». On assisterait donc à un looping entre vérité et liberté au détriment d’une valse entre vérité et mensonge.

La gestion politique et la couverture média de la pandémie du Covid-19 donnent en effet lieu à des interprétations personnelles, empruntes d’émotions et de pathos, éloignées de l’élaboration de pensée. Chaque individu crée « sa réalité », des groupes d’individus alimentent des croyances ou évangiles, les réseaux sociaux numériques, structurés par des algorithmes développés par des entreprises privées, mystifient les échanges – la rencontre entre humains n’a pas lieu –, si bien que de « vrai », il ne reste que l’individuel. L’émotion détrône la vérité, le « moi » s’érige en norme, la subjectivité fait loi et l’opinion personnelle toute puissante néglige le partage ou encore l’humour. De langage commun il ne resterait que les Likes sur Facebook, les « réunions » par visio sur Zoom ou les posts sur Instagram… L’indifférence à une vérité reliée aux biens communs est flagrante. La colonialité numérique, « reproduction patriarcale de la mondialisation, du capitalisme et de l’occidentalisation, et antérieurement du colonialisme, [qui …] ignore, hiérarchise, invisibilise les savoirs, méprise leur historicisation, leur contextualisation, leur genrisation »[2], nie les réalités complexes et connaissances associées[3] et crée de l’ignorance[4].

En Occident, on utilise le terme « post-vérité »[5], pour qualifier l’interaction contemporaine entre politique et montée en puissance des usages d’internet. À défaut d’être basées sur le mensonge qui reconnaît la vérité, comme le souligne si bien Cocteau, les « vérités » qui circulent sont indifférentes à la distinction entre mensonge et vérité. En cela, selon Hannah Arendt, elles constituent un danger : « le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel – et la catégorie de la vérité relativement à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin – se trouve détruit. »[6]Cette « post-vérité », idéologique, marque du totalitarisme, inhibe l’élaboration d’une pensée commune. Le négationnisme en use à loisirs.

Certains scientifiques tentent de proposer une autre vérité, dite « scientifique », en vérifiant leur expérience et en recoupant leurs sources, en explicitant leurs méthodologies d’observation et d’analyse, en justifiant et en validant leur interprétation des faits, en rationnalisant leur raisonnement. L’incidence de leurs travaux sur l’individuel et sur les impacts de la post-vérité est variable pour deux raisons : d’une part en tant qu’observants ils nient, pour leur majorité, la nécessité d’être observé pour mieux « situer leur vérité »[7], d’autre part, ils se complaisent dans un universalisme abstrait qui noie les inégalités sociales dans une vérité « universelle »[8]. Ce biais scientifique prête le flan à toutes sortes de manipulations visant à transformer la représentation des réalités. « La vérité de fait » comme la nomme Hannah Arendt est remplacée par la « manipulation des faits » : « Elle est toujours en danger d’être mise hors du monde, par des manœuvres, non seulement pour un temps, mais, virtuellement, pour toujours. »[9]. Elle ajoute : « qu’est-ce qui empêche ces histoires, images et non-faits nouveaux de devenir un substitut adéquat de la réalité et de la factualité ? »[10]. Le leurre idéologique remplace, y compris par recherche scientifique interposée, les réalités multiples.

On pourrait penser que Trump, Bolsonaro ou Macron sont des menteurs ou encore que les « complotistes, zélateurs de la chloroquine, négationnistes du Covid »[11], autant de scientifiques « détenant la vérité », sont des prédicateurs. La situation est plus critique : indifférents au mensonge et à la vérité, ils détruisent toute tentative de construction d’un sens aux réalités (humaines et scientifiques). Là réside l’atteinte à notre liberté.

Joelle Palmieri
9 septembre 2020

[1]Jean Cocteau, Le menteur, 1957.

[2]Joelle Palmieri, TIC, colonialité, patriarcat: Société mondialisée, occidentalisée, excessive, accélérée… quels impacts sur la pensée féministe? Pistes africaines, Yaoundé, Editions Langaa, 2016, 296 p.

[3]Edgar Morin, La méthode 4. Les idées, Paris, Le Seuil, coll. Essais, 1991.

[4]Mathias Girel, Science et territoire de l’ignorance, Paris, Librairie Quae, Collection : Sciences en questions, 2017, 160 p.

[5]La « post-vérité » est élue « mot de l’année 2016 » par le dictionnaire d’Oxford, qui la définit ainsi : « ce qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. »

[6]Hannah Arendt, « Vérité et politique », La crise de la culture, Paris, Gallimard, Collection Folio Essais numéro 113, 1964, p. 327-328.

[7]La notion de « savoir situé », développée dans la théorie du point de vue (StandPoint Theory) renvoie à l’identification du lieu d’où parle celui qui prétend parler et à la reconnaissance de différences de points de vue possibles, parmi lesquelles la différence de genre. Donna Haraway, Des singes, des cyborgs et des femmes. La réinvention de la nature. Trad. Oristelle Bonis, préf. M.-H. Bourcier, Jacqueline Chambon, 2009 ; Harding Sandra (dir.), The Feminist Standpoint Theory Reader,New York et Londres,Routledge, 2004.

[8]L’universalisme abstrait est un mode de pensée qui considère l’univers comme une entité englobant tous les êtres humains, sans différenciation de genre, de classe ou de race. Mondher Kilani, « Ethnocentrisme », inSylvie Mesure & Patrick Savidan (dir.),Dictionnaire des sciences humaines, Paris, PUF, pp. 414-415.

[9]Hannah Arendt, op.cit., p. 294.

[10]Ibid., p. 323.

[11]Christian Lehmann, « Covid : complotistes tarés et menteurs patentés », Libération, 2 août 2020.

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  1. […] une écriture de la santé publique différente de l’option guerrière de Macron et de la paranoïa des complotistes […]

  2. […] Pour le seul terme « couvre-feu », la philosophe africaine Tanella Boni a souligné dans « Matins de couvre-feu »1 son équivalence avec « guerre » – « mot que personne n’aime prononcer »2. Boni nous a aussi renseignés sur les résidences surveillées ou espaces carcéraux que deviennent les grandes villes, sur la violence qu’incarne la privation des libertés et sur le renforcement de la division sexuelle dans la guerre, « un monopole masculin »3. Elle a ouvert une brèche dans la réflexion sur le combat contre les hiérarchies sociales (de race, de classe, de sexe) et pour la promotion de la paix en évoquant les questions de l’altérité4et du respect de la nat re (écoféminisme)5. Plus tôt, durant l’occupation de la France par l’Allemagne, Paul Eluard et son poème « Couvre-feu »6 insistait déjà sur le sens oppressif du terme. Il entrelaçait des « porte gardée », « enfermés », « barrée », « affamée », « désarmés » – les Français contraints à l’obéissance – avec des « nous » et « aimés » dans le but de faire passer un message d’espoir basé sur le collectif comme lieu de résistance. Boni, Eluard, seraient-ils des sources d’inspiration pour une autre écriture de la santé publique différente de l’option guerrière de Macron et de la paranoïa des complotistes ? […]



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