Le portrait : une promesse faite à la personne qui lit, un acte d’existence

Mon amitié avec Andrée Michel, est essentielle, tant par les échanges qu’elle a suscités que la pensée qu’elle a produite. Elle est sans doute à l’origine de la série de portraits locaux, intitulée « Mémoires du Var », qui est bâtie sur la collection de récits de vie de personnes vivant sur le canton du Val d’Issole, en milieu rural en Provence verte, dans la Région Provence-Alpes-Côtes d’Azur. Pourquoi des récits de vie ? Pourquoi l’option du témoignage personnel ? Pourquoi une compilation de portraits ? Pourquoi une approche du patrimoine socio-culturel par les personnes, habitant.es, citoyen.nes ? Pourquoi pas une description distanciée des faits, histoires et événements de la région ?

En premier lieu, cette initiative se veut le résultat de la libération de la parole de personnes qui le plus souvent ne l’ont pas. La démarche pour y parvenir entend ainsi favoriser l’exercice d’une démocratie qui valorise la libre expression et l’égalité des expressions, comme deux composantes structurantes d’une société en mouvement. Une approche que l’on pourrait qualifier de morale de l’invisible de la construction démocratique. En éliminant des angles morts, des zones d’ombre, de l’histoire en marche, du quotidien local, de la mémoire collective, cette démarche ouvre des espaces embués, crée le doute, lève le voile sur des oublis. La rupture avec l’invisibilité sociale dévolue aux auteur.trices de ces récits peut ainsi faire voler en éclats des clichés, idées reçues, encadrements, cloisons, parois et frontières, socialement construits ou politiquement créés.

En second lieu, la démarche contredit l’immédiateté et l’abondance de discours faciles, sur mesure, sans fondement, détachés du contexte historique où ils se déploient. La constance de ces récits de vie et leur compilation font en effet alternative de pensée, tant pour la lenteur du rythme qui leur est octroyé que pour leur objet, le plus souvent ancré dans l’intime, le vécu, l’anecdotique, le non superficiel, la non force, la non concurrence, le respect d’autrui. En se racontant, les personnes qui témoignent transmettent leur propre vocabulaire et proposent leurs propres grilles de lecture de la société dans laquelle elles vivent. Elles expriment des savoirs propres, ancrés dans le quotidien, attachés à un vécu. Elles se détachent naturellement des généralités, des mises à distance ou poncifs désincarnés, spéculatifs, dogmatiques, le plus souvent sectaires, lus sur des tracts, véhiculés par les médias ou diffusés sur les marchés ou autres lieux publics par des militants politiques.

En troisième lieu, ces récits de vie font de leurs auteur.trices des sujets. Ne plus se taire, dire par tous les moyens, y compris en souffrant, en rigolant, fait œuvre de promesse au lecteur. Celle de révéler son intime, son histoire, particulière ou commune. De se poser comme étant. Comme un être existant, et non le produit d’une idéologie éphémère. Même si témoigner fait peur, car c’est se mettre à nu, c’est mettre à l’épreuve sa propre légitimité, l’acte de se raconter donne l’occasion de dire « je peux ». C’est aussi contester les normes sociales qui prétendent nous dire qui nous sommes. Témoigner, c’est donc aussi s’affirmer comme sujet digne d’être lu, écouté. C’est se présenter comme un sujet capable de dire, indépendamment d’un souci de vérité, et sans prétention de reconnaissance de quiconque. C’est être, tout simplement. Lorsque l’on témoigne, on promet certes, à l’autre, le lecteur, qu’on dira une part de vérité. Mais on se promet, surtout, à soi-même, d’incarner l’être humain qu’on est.

En quatrième lieu, se raconter, c’est agir. Par le langage, et par cette promesse, on affirme non seulement la capacité à s’adresser à autrui, mais on traduit aussi, un engagement envers autrui, et on inscrit cette parole dans le temps. On fait œuvre de mémoire.

Enfin, confier son récit de vie à quelqu’un qui va le transformer, lui donner corps à travers un portrait, le juxtaposer à un autre, différent, c’est participer de l’identité multiple de la région, c’est faire œuvre de confiance, c’est affirmer son humanisme.

Joelle Palmieri
9 septembre 2015

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