
Lors de la présentation par Christian Barrère, économiste, du numéro 17 de la revue Les débats de l’ITS, intitulée « Un capitalisme oligarchique ? », le mardi 26 mai à Paris, j’ai eu le plaisir d’intervenir sur l’émergence d’une société de l’ignorance produite par le numérique qui sert de base de soutènement au capitalisme oligarchique. Cette présentation a été suivi par un court échange avec le public d’une vingtaine de personnes.
Retrouvez ci-dessous mon intervention au format texte ainsi que sa version audio
Trump, un capitalisme basé sur la création d’ignorance
Le capitalisme oligarchique est basé sur une société de l’ignorance. Dans l’article qui est publié dans ce numéro de la revue, je tente de montrer que Trump et ses politiques agressives tout azimut sur les marchés financiers, en matière de conquête des territoires ou d’enrichissement personnel, contre les scientifiques, en sont un bon exemple, et qu’ils touchent le monde entier. Depuis son accession au pouvoir en janvier 2025, il est soutenu dans sa démarche tant par les évangélistes que les propriétaires du numérique qui, tous, entendent détruire ce qui leur nuit.
Chasse aux scientifiques
En mars 2025, Trump licencie des dizaines de milliers de chercheureuses, réduit les subventions allouées à la recherche, arrête la collecte de données scientifiques, notamment celles portant sur l’environnement ou le climat et sur les discriminations sociales (race, classe, sexe).
Cette offensive est à la fois idéologique et techno-politique.
Idéologie
La première stratégie est peu nouvelle inspirée des pires dictateurs, Hitler, Pinochet, Franco mais aussi des dirigeants élus comme Mahmoud Ahmadinejad, président de la République islamique d’Iran de 2005 à 2013. Objectif : barrer la route aux opposant·es en lutte contre le capitalisme, les discriminations et les violences, et consolider un pouvoir souverain sur une population passive, voulu suiviste et docile. Cela se traduit par un masculinisme politique débridé, un alignement aux thèses de l’extrême-droite, et des agressions verbales qui produisent des violences épistémiques ie un ensemble d’expressions, imaginaires, représentations et descriptions de savoirs et connaissances androcentrées, racistes et classistes.
Rôle du numérique
La deuxième stratégie s’appuie sur les dirigeants et propriétaires des entreprises du numérique. Ils sont issus de la deuxième branche de la contre-culture californienne, celle antipolitique. Ils croient en la transformation personnelle pour changer le monde versus mobilisation collective pour le changement social. On les nomme les « libertariens ». Ils sont contre la bureaucratie, les hiérarchies institutionnelles mais pour des hiérarchies privées.
Les États s’appuient sur eux depuis la naissance du numérique et leur sous-traitent les politiques d’éducation, de santé, de transports, etc. Tous les logiciels créés, réseaux sociaux, moteurs de recherche, plateformes de visioconférence, suivi d’activités sportives ou culturelles, intelligence artificielle, etc. génèrent non seulement de nouveaux comportements de la part de leurs utilisateurs mais aussi de nouvelles épistémès. Notre esprit critique en est abîmé. Nous ne contestons pas les changements de version décidés par ces propriétaires et pour lesquels nous ne sommes pas consultés. Le propriétaire, lui, augmente sa capacité de concurrence commerciale et nous fait intégrer une novlangue : le like, le tweet, les story, les trolls, les threads, etc.
Depuis l’émergence du tout numérique dans les années 2000, nous empruntons leurs autoroutes, sur lesquels il est impossible de faire demi-tour. Nous optons pour l’entre soi parce que ça nous rassure. Nos idées s’échangent de plus en plus sans contradiction avec d’autres. Petit à petit, nos pensées sont bouleversées : elles s’occidentalisent, se libéralisent, se sexualisent, se racisent, se militarisent.
La société d’ignorance
Michel Foucault avait évoqué la société disciplinaire, organisée autour d’institutions d’enfermement (usines, hôpitaux, écoles, prisons). Gilles Deleuze avait parlé des autoroutes de la société de contrôle : celleux qui les empruntent sont confronté·es à des normalisations qu’iels acceptent volontiers pour avancer plus vite alors qu’elles sont des formes de pouvoir. Nous vivons désormais la société de l’ignorance. Les relations de pouvoir y sont invisibiliséeset les réalités complexes dépréciées. Nos connaissances s’appauvrissent.
Rappel de l’histoire du numérique
Rappelons que le numérique a été créé dans les années 1990 pour développer l’entreprise de mondialisation. Cette entreprise impose une dialectique binaire connecté·e vs non-connecté·e (à internet), à l’image du paradigme développement/sous-développement imposé après la IIe guerre mondiale aux pays dits du Tiers-Monde. Cette logique renforce un mythe du rattrapage prescrit par l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord (pays dits du « centre ») aux États du « Sud » (la « périphérie »). Ce mythe maintient les personnes de catégorie sociale non privilégiée, majoritairement des femmes, pauvres, de classe populaire, racisées, voire marginalisées, dites « subalternes », dans l’illusion qu’elles sont des objets victimes versus des sujets agissants.
La colonialité numérique
Nait de cet profusion accélérée d’offensives tout azimut de la part des dominants une colonialité que je nomme numérique, ie un ensemble des rapports de domination créés par la reproduction patriarcale de la mondialisation, du capitalisme et de l’occidentalisation, et auparavant du colonialisme qui est aujourd’hui largement renforcé par le numérique. Cette colonialité ne s’inscrit pas dans une historicité ou une temporalité précise, qui serait l’après-colonisation. Elle ne se manifeste pas uniquement dans le secteur : sous-représentation des femmes, inégalité d’accès au numérique entre hommes et femmes, riches et pauvres, racisé·es et blanc·hes, personnes âgées et jeunes, impacts différenciés des politiques mises en œuvre en termes de discrimination de genre, de race de classe. Elle se déploie dans tous les secteurs économiques – santé, éducation, culture, etc. au point que le numérique devient un besoin à satisfaire dans les relations sociales, voire une obligation.
Les violences épistémiques
Les violences épistémiques sont renforcées, banalisées, sans que cela ne soit perçu. L’expérience occidentale est encore plus la seule référence géographique, culturelle et politique. Les savoirs des subalternes sont niés et les subalternes ne représentent plus leurs propres savoirs. On assiste à un déracinement épistémique qui nous rend acteur de notre propre aliénation.