Santé des femmes : des inégalités prégnantes

Dans le cadre de la première conférence internationale « Strenghthening Women’s Agenda » organisée par la Shirakat | Partnership for Development, intitulée « Pékin+30 : Repenser le Programme d’action de Beijing du point de vue des pays du Sud Global », qui se tenait à Islamabad au Pakistan les 23, 24 et 25 octobre 2026, la CLEF (Coordination du Lobby européen des femmes) organisait le 24 un panel intitulé « Du privé au politique : comment les luttes féministes ont transformé les droits, les institutions et les politiques publiques ». J’ai eu le grand plaisir d’intervenir, en visioconférence, sur les questions de santé des femmes.

Retrouvez la présentation des interventions de ce panel:

Retrouvez le programme de la conférence: https://shirakat.org/conference/


Lire les grandes lignes de mon intervention

  • Les femmes vivent plus longtemps que les hommes mais plus mal, plus atteintes par des pathologies chroniques.
  • Le pouvoir du corps médical dans le secteur de la santé est immense et banalisé, ce qui a des répercussions graves sur le corps des femmes. Pourtant le domaine de la santé est bien plus grand, il englobe le care (prendre soin vs apporter un soin), l’humanité dans les soins, la prise en compte des vulnérabilités, l’éducation, les transports, l’urbanisation, le travail, etc. Pour en discuter, je vais ici m’attarder au cas de la France.
  • Il subsiste aujourd’hui des inégalités importantes dans la prise en charge des femmes par rapport aux hommes :
    • la majorité des essais cliniques sont pratiqués sur des hommes,
    • les diagnostics des pathologies chez les femmes sont sous-orientés si bien que l’errance médicale des femmes est plus longue (sept ans en moyenne) et leur maltraitance plus grande,
    • certaines pathologies ne sont pas différenciées selon le genre, par exemple les femmes représentent 82% des personnes atteintes de scoliose structurale évolutive, 74% de celles atteintes de polyarthrite rhumatoïde, 73% de celles atteintes de sclérose en plaques, 72%, de celles atteintes de la maladie d’Alzheimer et autres démences,
    • les femmes racisées souffrent d’inégalités accrues ; le syndrome méditerranéen fait encore des ravages.
  • Des clichés sur la santé et le corps des femmes sont persistants : pendant leur formation, les médecins vivent et alimentent encore une ambiance sexiste. En plus des fresques pornographiques sur les murs des salles de garde des hôpitaux, des bizutages très sexualisés des étudiantes, la plupart des médecins se rallient aux préjugés et aux superstitions transmises par les croyances populaires :  les femmes ont davantage tendance à gémir, à râler, animées par des « humeurs » changeantes et des « fibres » irritables. Elles sont plus susceptibles d’interpréter à peu près n’importe quel obstacle comme une maladie, forcément imaginaire, plus émotives, plus nerveuses, plus irritables, plus sujettes au stress, se muant en « affabulatrices », devenant « folles » ou « hystériques ».
  • La majorité des médecins s’installent dans un certain confort qui consiste à envisager les souffrances des femmes comme propres à leur « nature ». Ils alimentent ainsi largement un essentialisme plutôt qu’ils n’adhèrent à la différentiation genrée des symptômes, prises en charge, traitements. Les symptômes des femmes en sont minimisés.
  • Parce que les médecins s’intéressent davantage aux corps des femmes en tant que matrice de la reproduction sexuelle, la santé des femmes est très souvent réduite à la santé reproductive ; or, d’une part, les droits liés à la maternité, à la contraception et à l’avortement sont acquis mais sont sans cesse remis en cause ; d’autre part, les maladies cardio-neuro-vasculaires sont les premières causes de décès chez les femmes, sept fois plus que le cancer du sein, et le suicide est la première cause de mortalité maternelle jusqu’à un an après la grossesse, sans que cela soit visible.
  • L’opération « octobre rose » représente une réelle caricature de ces représentations : elle est réductrice et axée dépistage, qui plus est personnalisé, plutôt que prévention des risques environnementaux et professionnels, ce qui représente la majorité des causes de cancer.
  • Finalement, on constate une forme de création délibérée d’ignorance de genre de la médecine, ce qu’on appelle l’agnotologie :
    • la connaissance est bornée à l’intérieur de frontières établies,
    • les priorités de recherche négligent certaines hypothèses,
    • la réflexivité manque,
    • la recherche répond à un objectif précis, participant d’une stratégie. Cette stratégie permet à ses protagonistes de différencier ce qui est important de ce qui ne l’est pas, ce qui rend invisibles les savoirs produits hors de ce cadre.
  • Il existe toutefois des alternatives à l’ensemble de ce système très genré : l’éducation thérapeutique des patients (ETP) et les médecines intégrative et narrative permettent de mieux prendre en compte les paroles et savoirs des patientes, mais elles sont encore méconnues et très mal financées ; à l’image en leur temps des associations de lutte contre le sida, des initiatives féministes existent qui favorisent les récits de vie des patientes dans le but de retourner le stigmate, de valoriser leurs savoirs, de laisser des traces et de contrer le validisme en promouvant une démocratie sanitaire ; pour seuls exemples, les Dévalideuses (https://lesdevalideuses.org/) et les Algonautes (http://algonautes.org).

Votre commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.